| | Débarrasser,
renoncer, simplifier, dépouiller, éliminer, vider, mettre à
nu
La tentation et le rêve de faire table rase sur le plateau
ont hanté un grand nombre dhommes de théâtre au XXe
siècle. Avec des objectifs et des moyens parfois contradictoires, parfois
mal interprétés (cest le cas du célèbre tréteau
nu de Copeau, trop souvent confondu avec une simple et improbable soumission au
texte, quand cest le comédien quil entendait mettre au centre),
tous ont été motivés par le besoin pressant de vivifier le
rapport du corps à lespace. Pour sortir des contraintes du décor,
ils ont cherché à sen imposer de nouvelles et de plus périlleuses
: les planches lisses et polies, ou les obstacles des praticables et des dispositifs
fixes, ou bien le jeu des éclairages rendu seul souverain, ou bien encore
la cage de scène elle-même, avec ses murs délabrés,
ses cordes et ses artifices. Désencombrer lespace scénique,
le rendre à sa matérialité de plateau, construire autour
de lacteur un habitacle vide, un écrin dair, déchos
et de lumières voire surtout la solidité dun sol
ce projet de refondation de lacte théâtral qui est aussi, comme
lobserve Georges Banu, un projet de purification esthétique et morale,
a scandé quelques-unes des étapes décisives de lhistoire
de la mise en scène contemporaine (de Copeau à Vilar, de Grotowski
à Brook, de Régy à Pommerat), simposant à chaque
fois avec la brutalité dun retour aux sources : le texte de Jean
Vilar cité en exergue nest-il pas intitulé, fort justement,
« Assassinat du metteur en scène » ? Comme le domaine des arts
plastiques, où sest décliné sans fin le grand dégagement
inauguré par Marcel Duchamp, lart de la mise en scène au XXe
siècle na cessé de renier les pouvoirs accumulés par
les générations précédentes : non comme la clôture
dune histoire, toutefois, mais comme une replongée vivifiante dans
le temps mythique des commencements. Sil y a des tables rases qui affirment
linanité dune tradition et linutilité den
prolonger naïvement les simulacres, il en est dautres qui se veulent
des berceaux, et celles que recherchent ardemment les metteurs en scène
sont à lévidence de celles-là. Mais si le plateau
se débarrasse de toute présence décorative, de toute figuration
même embryonnaire des lieux de laction dramatique, cette béance
peut prendre des visages bien différents. À côté des
vides presque religieux, austères ou chaleureux, intensément habités
par la présence irradiante des acteurs, il y a aussi des vides négligés,
comme livrés au hasard dune utilisation improvisée, entre
consoles et câbles, perches et projecteurs bien visibles. Vides profanes,
voire matérialistes, par opposition aux vides mystiques et essentialistes
? Le partage nest sans doute pas si facile
Ces vides, quels quils
soient, occupent aujourdhui beaucoup nos scènes : cages mises à
nu, plateaux « arides », coulisses à vue, les scénographies
se font discrètes, minimales. Loin de renvoyer au public une image du monde,
elles dessinent le lieu dun travail, de tâches concrètes et
de prolongements imaginaires à conduire. Pour quelles nécessités
? Sous quelles apparences exactement ? Cest, nous lespérons,
ce que la confrontation des expériences dhier et de celles daujourdhui
peut contribuer à éclairer.
Le
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