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le théâtre est, de tous les arts, le seul dont l'élaboration
soit presque toujours collective, les modes de construction de cette collectivité,
de même que les rapports qui s'établissent entre ses membres, varient
considérablement selon les sociétés, les époques,
les projets. Quoi de commun, par exemple, entre les troupes itinérantes
de l'âge classique, les dynasties d'acteurs du théâtre japonais,
les ensembles institutionnalisés d'Allemagne ou des pays de l'Est, les
compagnies indépendantes regroupées autour d'une même esthétique
ou d'une même personnalité ? L'appel récurrent, aujourd'hui,
à la notion de troupe ne va donc pas sans ambiguïtés et se
heurte par ailleurs à plusieurs obstacles. Des obstacles politiques,
d'abord : comme le rappelle Jean-Pierre Vincent, le choix d'associer aux établissements
nés de la décentralisation des équipes artistiques permanentes
a été écarté par les pouvoirs publics depuis plus
de trente ans. Des obstacles économiques, également, car les compagnies
ne peuvent assurer par elles-mêmes les salaires et les charges auxquels
obligerait une telle permanence ; aussi les temps de production et d'exploitation
des spectacles sont-ils d'abord déterminés par les disponibilités
que laisse à l'équipe le calendrier des engagements individuels.
Des obstacles artistiques, enfin : la mise en scène moderne (...) a ouvert
la voie à une individualisation toujours plus grande du processus de création
(...). Pour toutes ces raisons, le paysage théâtral institutionnel
apparaît aujourd'hui peu favorable à l'émergence de dynamiques
collectives. (...) Cependant, l'utopie du groupe n'en continue pas moins
d'être active et les expériences qui s'en réclament connaissent
depuis quelques années un nouvel essor. Des compagnies de théâtre,
mais aussi de danse et de cirque semblent ainsi renouer avec l'idée de
collectif artistique, impliquant par là un compagnonnage de longue durée,
tout comme une configuration mouvante des rôles et des responsabilités.
Les difficultés mêmes que rencontrent de telles initiatives leur
confèrent une plus-value symbolique : dans une société construite
sur l'individualisation des destins et sur l'exclusion des faibles, la force de
cohésion d'un groupe prend à elle seule la figure d'une certaine
utopie sociale. A la différence cependant des expériences
des années 1960 et 1970, les stratégies qui se développent
aujourd'hui ne reposent peut-être pas toujours sur la croyance en une libération
des potentiels créatifs liés à la mise en commun des imaginaires
ou des connaissances. Ni projet d'une nouvelle Commune, ni rêve d'une communauté,
c'est d'abord la nécessité d'être ensemble plus forts, plus
solidaires dans l'affirmation du geste artistique qui pousse à la réinvention
des modes de création : faire nombre, et faire sens par ce nombre, telles
sont les premières motivations de l'être ensemble qui s'explore sur
les scènes contemporaines.
Le
Comité de rédaction | |